l_i et moi, vie et mort d’une revue d’art

Mis à jour : sept. 24



_ENGLISH VERSION OF THE TEXT BELOW_


Comme toutes les belles histoires, l’histoire de la revue lorem_ipsum a un début et une fin. Je ne sais pas vraiment pourquoi ni comment ça a commencé mais ça m’a pris d’un coup, un beau jour d’automne 2013. Certains trucs de ma vie d’avant me manquaient, je suppose. J’étais en Asie depuis trois ans, j’ai dû ressentir le besoin de me reconnecter à la vie culturelle, de faire de nouveau partie d’un projet. L’idée d’une revue s’est imposée d’elle-même : j’en avais déjà créé plusieurs et internet me permettait de tout faire de chez moi, sans budget ni équipe.

Toute cette affaire m’a excité comme une puce : en fin de journée j’avais le nom, le concept, le logo, la charte graphique et l’architecture du site ! J’adore quand ça se passe comme ça, quand ton cerveau chauffe, assemble d’un coup toutes les pièces du puzzle, et qu’à partir de rien le matin tu te retrouves avec quelque chose le soir, que tu ne savais même pas que tu allais fabriquer en te levant.

La ligne éditoriale, qui était finalement de ne pas en avoir, s’inscrivait dans la continuation de Mercure Liquide et de Scrach, les deux « ancêtres » de l_i. Le nom voulait illustrer ça : le « lorem ipsum », en infographie, c’est un texte neutre, qui sert à tester des mises en page. Un titre, c’est déjà un choix éditorial, ça annonce une couleur : on ne s’attend pas à trouver la même chose dans la revue Chiottes que dans la revue Nuages, si vous voyez ce que je veux dire. Avec ce titre neutre, ce site tout blanc, l’espace était aussi vierge que possible, laissait toute la place aux œuvres.

Il fallait juste que je kiffe : c’était ma ligne éditoriale. Ça, et un attachement à la diversité des formats. Le support numérique me permettait aussi de faire, enfin, ce que je n’avais pas pu faire avec Mercure Liquide : libérée des contraintes du papier, ma revue pouvait accueillir du texte et de l’image, mais aussi de l’audio et de la vidéo !

Restait à contacter des artistes, à trouver du contenu. Je suis allé chercher en dehors de mes réseaux. Ça aurait été facile de faire appel aux potes, de publier les potes, et c’était tentant, mais trop facile. Et puis il y avait autre chose : je ne voulais pas qu’on sache que c’était moi, et contacter des copains sans leur dire que c’était moi, ça avait un côté un peu bizarre. Alors je suis d’abord allé voir qui faisait quoi du côté de mes réseaux virtuels, et je me suis mis à traîner sur la toile en quête de talents.

Plus de 100 artistes et collectifs ont finalement été publiés, de janvier 2014 à juillet 2017. Mais à l’exception de Jean-Sully Ledermann, avec qui je collaborais déjà, aucun n’a su que c’était moi. Pour eux comme pour les lecteurs, l_i était un « nous », une « équipe » aussi mystérieuse qu’anonyme. Des fois c’était un peu frustrant, parce que ça obligeait à conserver une distance polie avec les artistes, et que j’aurais parfois aimé papoter davantage. J’espère d’ailleurs me reconnecter aujourd’hui avec certains. Mais c’était vraiment nécessaire pour moi, cet anonymat. Il y a un certain bullshit qui va avec le fait d’être directeur de revue, d’être à la tête d’une initiative culturelle en général. Ce bullshit m’avait gonflé autrefois, sur d’autres projets : je n’avais plus envie d’être parasité par ça. Et puis, cette fois-ci j’étais complètement seul, sans équipe, sans comité de lecture derrière lequel me cacher pour dire oui ou non aux artistes. Il m’a semblé que ça posait un problème de légitimité, que ce serait dur de défendre seul un projet comme celui-là. Être « une équipe anonyme », ça m’a enlevé une grosse pression, ça m’a permis de faire ça sereinement. Et puis c’était rigolo, aussi, ce jeu de cache-cache. Se réinventer autrement. Mettre en avant le projet pas les personnes. C’était une autre manière de faire, qui me convenait bien à ce moment-là de ma vie.

Ça a presque duré 4 ans. Il y a eu 143 numéros, soit autant de propositions artistiques. J’ai eu l’immense privilège de publier une de mes idoles de jeunesse vers la fin, la merveilleuse Louise Vertigo. J’ai eu l’immense privilège de publier des tas d’artistes d’horizons différents, venus du monde entier, dont le travail me touchait pour une raison ou une autre. Je ne les remercierai jamais assez, tous et toutes, d’être venus jouer avec moi. Tout est encore en ligne : allez y faire un tour, vous ferez sans doute de belles découvertes !

J’aurais voulu que ça dure plus longtemps, j’aurais voulu publier des tas d’autres trucs et des tas d’autres gens. Mais à un moment je me suis essoufflé. J’y passais vraiment beaucoup de temps. Et j’ai adoré ! J’ai découvert plein de choses, plein d’artistes que je n’aurais pas découverts sans ça. lorem_ipsum m’a obligé à être curieux, et j’ai vraiment kiffé cet aspect-là du projet, et recevoir des belles surprises dans la boite mail, et mettre en page ces textes et ces images… J’ai pris un plaisir fou à animer cette revue. Mais j’y passais vraiment beaucoup de temps, et à un moment donné c’est devenu difficile. Ma vie avait changé, j’avais changé de pays, de job, certaines choses étaient un peu compliquées…

J’ai fini par me rendre compte que quand je bossais sur l_i, les derniers mois, c’était toujours dans la précipitation, sous tension, et ça n’était pas une bonne façon de travailler. Je n’arrivais plus à prendre le temps de la découverte, le temps de savourer vraiment les choses que je publiais, de dialoguer avec les auteurs sur la meilleure manière de mettre leur travail en valeur. Je n’arrivais plus non plus à gérer la promo comme il aurait fallu or, une revue a besoin d’aller au contact de ses lecteurs…

Alors j’ai mis le projet en pause, en attendant de voir si je pourrais reprendre plus tard, et puis j’ai réalisé que je ne reprendrai probablement pas, en tout cas pas exactement sous cette forme. Puis j’ai oublié de renouveler l’URL fin 2017, et un spéculateur chinois l’a immédiatement achetée, pour tenter ensuite de me la revendre au prix fort… Ça a été le coup de grâce… J’ai fini par officialiser l’arrêt du projet il y a un peu plus d’un an. Mais aujourd’hui, en révélant que c’était moi, j’ai le sentiment de planter le dernier clou dans le cercueil de l_i et j’éprouve une vraie tristesse. Parce que ça veut dire que même si un jour je décide de ranimer l_i, je ne pourrai plus me cacher derrière cette « équipe anonyme », que ça ne sera plus jamais vraiment pareil. Pourquoi faire ce coming out, alors ? Parce que finalement ça n’a plus d’intérêt de me cacher, ni pour moi ni pour la revue. Et parce que je me suis quand même longuement, passionnément, consacré à ce projet, alors autant le réinsérer dans mon parcours. Je peux quand même m’accorder ce petit crédit après tout ce temps. Mais j’avoue, ça fait un pincement au cœur.

Je me demande s’il existe un paradis des revues, où les revues défuntes continuent de publier pour l’éternité les travaux d’artistes eux aussi défunts. Je me demande si l_i renaîtra un jour de ses cendres, si elle aura été ma dernière revue, s’il y en aura une autre un jour… On verra bien où la vie nous mènera ^^

Ce qui est certain, c’est que je kiffe à mort, mais vraiment à mort ce petit logo « l_i ». Il me fait penser à un lapin.

Alors voilà…



_ENGLISH_


l_i and me, the life and death of an art magazine


Like all good stories, lorem_ipsum’s story has a beginning and an end. I don’t really know why or how it began, but it hit me suddenly, one fine day in fall 2013. I missed some things from my past life as a cultural projects manager, I guess. For those who don’t read French and therefore cannot read my bio on this website, long story short, I’m a French writer and spoken word artist among other things. Back in 2013, I had been in Asia for three years, I must have felt the need to reconnect with cultural life, to be part of a project again. Creating a magazine made sense: I had already created a few and the internet allowed me to do everything from home, without money, or a team.

This whole thing was very exciting: by the end of that day I had the title, the concept, the logo, the layouts and the website’s architecture! I love it when it happens like this, when your brain heats up, put all the pieces of a puzzle together, and from nothing in the morning you end up with something in the evening, which you didn’t even know that you were going to create when you got out of bed.

The editorial slant which, in the end, was not to have one, was a continuation of Mercure Liquide and Scrach, l_i’s two “ancestors.” The name meant to illustrate this: “lorem ipsum,” in graphic design, is a neutral text, used to test layouts. A title is already an editorial choice, it gives you a tone: we don’t expect to find the same things in a magazine titled Shitter as in one titled Clouds, you know what I mean. With this neutral title, this all-white website, I had an as neutral as possible space, that left plenty of room for the artists’ works to express themselves.

I just had to love something to publish it: this was my editorial slant. That, and the diversity of formats. The digital medium finally allowed me to do what I had not been able to do with Mercure Liquide: freed from the constraints of paper, my magazine could accommodate texts and pictures, but also audio and video!

I still had to find artists and content. I searched beyond my network. It would have been easy to call my buddies, to publish my buddies, and it was tempting, but too easy. And then there was something else: I didn’t want people to know it was me, and contacting friends without telling them it was me felt somewhat awkward. So I first checked who was doing what in my virtual networks, then I started exploring the web, looking for talents.

More than 100 artists and collectives were finally published, from January 2014 to July 2017. But with the exception of Jean-Sully Ledermann, an artist I was already collaborating with, none of them knew it was me. For them, as well as for the audience, l_i was a “we,” a mysterious and anonymous “team.” Sometimes it was a little frustrating, because it meant I had to keep a polite distance with the artists, while I would sometimes have liked to chat more. I hope to reconnect with some of them now. But it was really necessary for me, this anonymity. There is a certain amount of bullshit that goes with being identified as someone who runs a magazine, or any cultural project for that matter. Such bullshit had gotten on my nerves in the past, with other projects: I didn’t want to be bothered by nonsense anymore. Also, this time I was completely alone, without a team, without a reading committee behind which to hide to say yes or no to the artists. It seemed to me that it raised some issues in terms of legitimacy, that it would be hard to defend a project like this alone. Being “an anonymous team” took a lot of pressure off my back, it allowed me to do it serenely. And then it was funny, too, this hide and seek game. Reinvent yourself. Focus on the project not the people. It was a different way of doing things, which suited me well at that time in my life.

It almost lasted 4 years. There were 143 issues, and as many works published. I had the immense privilege of publishing one of my youth’s idols towards the end, the wonderful Louise Vertigo. I had the immense privilege of publishing a lot of artists from different backgrounds, from all over the world, whose work touched me for one reason or another. I cannot thank them all enough for coming to play with me. Everything is still online: take a look, you will undoubtedly make great discoveries!

I wish it had lasted longer, I wanted to publish a lot of other stuff and a lot of other people. But at one point I ran out of breath. I really devoted a lot of time to this project. And I loved it! I discovered a lot of things, a lot of artists that I wouldn’t have discovered without this. lorem_ipsum forced me to be curious, and I really liked this aspect of the project, and to find nice surprises in the mailbox, and to lay out these texts and these pictures… I took great pleasure in doing all this. But I was really spending a lot of time there, and at one point it became difficult. My life changed, I moved to a different place, I got a different job, some things became a little complicated…

I finally realized, while working on l_i by the end, that I was always rushing, under pressure, and this was no good way to work. I could no longer take the time to discover things properly, the time to really savor the material I published, to speak with the authors of the best ways to present their work. I could no longer manage to promote l_i the way I should have either, yet a magazine needs to reach out…

So I put the project on hold, waiting to see if I could resume it later, and I eventually realized that I probably wouldn’t, at least not as such. Then I forgot to renew the URL at the end of 2017, and a speculator immediately purchased it, to try and resell it to me at a high price… It was the final blow… About a year ago, I announced the project was over. But today, revealing that it was me feels like putting the last nail in l_i’s coffin, and it makes me feel sad. Because it means that even if, one day, I decide to revive l_i, I will no longer be able to hide behind this “anonymous team,” that it will never be really the same again. Why come out, then? Because in the end there is no longer any point in hiding, neither for myself nor for the magazine. And because I devoted a lot of time, passionately, to this project, so I might as well make it part of my journey, give myself a little credit after all this time. But I must admit that it makes my heart ache a little.

I wonder if there is a heaven for magazines, where defunct magazines continue to publish the works of deceased artists, for all eternity. I wonder if l_i will one day live again, if it will have been my last magazine, if there will be another one someday… We shall see where life takes us ^^

What is certain is that I’m madly in love this little “l_i” logo. Madly. To me, it looks like a bunny.

So here we are…

Avant

Tiroirs