20 janvier 2019

21/01/2019

 

On croit qu'on avance et qu'on vit, on croit qu'on a tout l'avenir devant soi, on croit qu'on y voit clair alors qu'on a les yeux pleins de rayures. On se dit c'est les lunettes, il faut changer de lunettes, mais ce sont les yeux. Je pense à ces écrivains qui font une carrière sur leurs pères, leurs mères, la mort du père, la mort de la mère, les frères relous, la sœur incestueuse, les secrets plus ou moins frelatés de leurs familles dysfonctionnelles et pourtant si typiques. Je pense à eux et je me demande pourquoi ne pas juste faire ça, pourquoi ne pas simplement m'étaler sur l'écran ? Je me demande où j'en suis à mon âge, qui justifie que je me pose une question pareille. Mon esprit se délite un peu ces derniers temps. Ma mémoire immédiate est de moins en moins immédiate, ma perception des choses est un tantinet branlante – psychédélique, parfois. Une impression un peu inquiétante d'être défoncé en permanence, une propension un peu trop grande à faire tomber, à laisser tomber les objets. Un jour, ce sera un couteau, et il me tombera sur le pied. Ça m'inquiète, cette probabilité de plus en plus grande qu'un couteau me tombe sur le pied. Déjà que je n'ai jamais aimé l'idée d'avoir des pieds, ces mains difformes, impropres à manipuler les objets, vouées à la crasse du sol. Ça m'inquiète, l'idée que je vais probablement tomber en vélo un de ces jours, m'écraser sous les roues d'une voiture, me laisser couler dans un accident quelconque dont il ne sortira rien de bon : un pansement, des bosses, une hospitalisation ou peut-être la morgue. Ma capacité de concentration est réduite à sa plus simple expression : j'ai de plus en plus de mal à comprendre les films, à donner un sens à l'ensemble de mots qui forme les phrases que je lis dans les livres. Pourtant, je voudrais lire davantage de livres, il y a des dizaines de livres que j'ai envie de lire, j'ai un gros appétit de ce côté-là, mais c'est de plus en plus pénible pour moi de me concentrer. Même l'alcool ne me procure plus aucun éclaircissement, tout au plus parvient-il encore à m'endormir. La drogue comme somnifère et un ciel indifféremment gris.

 

Il est probable que ce ciel indifféremment gris a quelque impact sur mon état d'éther. On peut s'interroger sur le concept même de « ciel gris » (ou blanc, car le ciel gris est, en fait, plus souvent blanc que gris). Les gens que l'on appelle (non sans facilité) des complotistes prétendent parfois que le ciel est un dôme ou un machin artificiel quelconque posé par des dirigeants malveillants au-dessus d'une terre plate et probablement tout aussi artificielle. Ils auraient meilleur compte de s'interroger sur le fait que le ciel soit quelque chose de bleu, et qu'un ciel blanc dénonce, en fait, une absence de ciel. C'est l'impression que ça me fait. Il n'y a pas de ciel bleu ou blanc ou gris. Il y a un ciel – bleu – ou il n'y en a pas. L'absence de ciel suggérée par le grand néant blanc qui s'étend, presque chaque jour de l'année ici, au-dessus de nos têtes, provoque en moi des angoisses métaphysiques qui tiennent de l'instinct de survie, un instinct tout animal et tout à fait justifié. L'absence de ciel, c'est quelque chose de comparable au sol qui se défile sous nos pieds, c'est l'innommable : les poissons qui se mettraient à parler dans leurs aquariums, des poulets rôtis qui s'agiteraient soudain dans nos assiettes, une pluie acide, les cavaliers de l’apocalypse et des anges qui se prennent pour Miles Davis. On n'y pense pas, mais la disparition du ciel est un phénomène alarmant, qui remet en cause les fondamentaux de l'univers tel qu'on croyait le comprendre. Et le fait de savoir que probablement, un de ces quatre, dans une semaine ou deux peut-être, le ciel reviendra, dans sa bleuïtude resplendissante, avant de s'effacer de nouveau dans le néant, n'a absolument rien de rassurant. Le ciel n'a pas à disparaître, fut-ce pour aller et venir au gré de la volonté de quelque dieu fou, qui nous haïrait de toute évidence.

 

Mais cela, personne ne semble s'en apercevoir et c'est encore quelque chose qui suffit à me plonger dans l'angoisse.

 

C'est une ville abandonnée du monde, où l'on ne croise que des gens en errance. Je ne parle pas des autochtones, frigides, voués à l'effort, à la consommation et à la reproduction dans l'indifférence implacable de la machine qui régule leurs existences. Les vieux ont les yeux vides, apeurés de ceux qui ont été broyés par une existence de labeur et de privations ; les jeunes ont la chair triste et stérile, résignés déjà à une vie sans plaisirs. Leur réalité nous est incompréhensible. Incompréhensible. On leur rendra donc grâce d'être là de la naissance à la mort, car c'est déjà plus que nous n'en pourrions supporter. Non, je parle des autres : étrangers, apatrides, déportés de leurs propres existences souvent, en quête d'un job, d'une femme, d'une expérience, d'une validation ou de bière pas chère. Les étrangers sont tous en errance, complètement paumés, inaptes au sommeil, soumis à un désespoir incompréhensible, insaisissable et pourtant implacable. Chacun finit par se terrer chez lui, par renoncer à toute vie sociale parce que se mêler aux autres, c'est juste échanger des poignées d'errance, ça ne mène à rien. Les églises s'écrouleraient devant leur inanité. Il va de soi que je m'inclus dans cette description.

 

C'est une ville en pleine expansion, ouverte aux quatre vents, cosmopolite, le capitalisme et la mondialisation y sont triomphants mais cette réalité statistique est impalpable pour ceux qui y vivent. On pourrait aussi bien être au fin fond des mers, sur les rives desséchées d'une berge arctique, dans un avant-poste à la lisière du désert. Les centres-commerciaux ne parviennent pas à masquer la boue, le chantier d'une mégapole en reconstruction permanente. Les bâtiments sont insalubres ou hideux, ou les deux. C'est une cité HLM de la taille d'un petit pays, battue par une pluie incessante, grise, grise et surplombée d'un ciel blanc. Grise, pluie, blanc.

 

On se terre chez soi et on a, souvent, la sensation diffuse d'être en état de siège. On sursaute au moindre bruit qui ressemble à des coups à la porte, on prête la plus grande attention aux voix qui se font entendre de l'autre côté, afin de déterminer si elles se dirigent vers nous. Il y a d'ailleurs, souvent, des coups sur les portes des voisins. Des coups insistants. Ça frappe et ça crie « hello » encore et encore, parfois pendant de longues minutes. Ça frappe, et ça crie, et personne n'ouvre évidemment, parce qu'il n'y a personne. Mais ça continue de frapper et de crier, des fois qu'au bout de dix minutes, l'occupant tétanisé renonce à faire le mort, se décide à ouvrir enfin. Ce rituel est doublement anxiogène du fait qu'il est absurde. L'idée qu'un intrus vienne frapper à la porte m'est insupportable, provoque en moi des angoisses. Ce n'est pas une peur rationnelle, je ne crois pas être physiquement en danger. Je ne crois pas. Mais c'est une terre illogique, on ne sait jamais ce qui va arriver ni pourquoi. Et puis, ici, personne n'est vraiment chez soi : on est, au mieux, toléré. La nuit est un peu plus rassurante, parce qu'on y est moins susceptible d'être dérangé, et que dans le silence on entend arriver l'ennemi de plus loin. Je rêve de douves, avec des crocodiles dedans.

 

Lorsque je parviens enfin à dormir, le quotidien se mêle à mes cauchemars : coupures d'eau, coupures d’électricité, coupures d'internet, carrelage inondé, moisissures sur les murs, poignées de portes qui restent dans la main... Ici, le sommeil n'est pas une trêve. 

 

Nous sommes le 20 janvier et je me demande à quoi ressemblerait le monde si j'étais mort le 31 décembre. Imaginons que je me sois pendu. Imaginons qu'un bus m'ait fauché à pleine vitesse. Imaginons que je me sois tout simplement arrêté de vivre, sans raison ni explication. On m'aurait retrouvé chez moi ou quelque part, rigide et livide, un filet de bave aux lèvres peut-être. Je me demande combien de temps il aurait fallu à chacun pour l'apprendre. Je me demande ce qu'on en aurait dit dans les fêtes que je fréquentais jadis. Des gens auraient écrit des choses sur Facebook, sans doute, et m'auraient tagué, et tout ça serait apparu sur mon profil sans que je puisse le lire. Je me demande qui aurait pleuré et qui aurait ri. Je me demande combien de temps il aurait fallu pour que plus personne, sur terre, ne pense plus jamais à moi. Combien de temps, avant que mon nom ne soit plus jamais prononcé ? Je ne sais pas vraiment à quoi ça aurait rimé de mourir comme ça, un soir de réveillon. Mais depuis le premier janvier, je compte les jours : je serais mort depuis deux jours, je serais mort depuis une semaine, depuis deux semaines, etc. J'ai le sentiment, du coup, que chaque journée depuis ce premier janvier est une journée de gagnée, une petite journée de grattée contre la mort qui me serre la gorge, et ça ne m'avance absolument à rien. Ça ne me permet pas d'envisager l'avenir avec sérénité, ni de me réjouir d'être en vie, et encore moins de faire et d'agir et de bâtir et de bricoler comme si chaque jour était le dernier. Ça me laisse juste les bras ballants, incapable de savoir quoi faire de ce temps qui passe de plus en plus vite, qui s'accélère dangereusement, de manière exponentielle depuis que je suis arrivé ici. Et je sais qu'il faut que je parte aussi vite que possible, parce que les jours se raccourcissent, parce que si je reste ici, je serai vieux dans deux heures et ma vie aura filé comme ça. Il est urgent de ralentir le temps.

 

Je songe à chez moi. Je songe qu'une vie durant, je m'y suis entouré de gens vivants, avec lesquels j'aimais rire et tricoter des utopies. Plein de gens comme ça, sans programme commun, juste vivants. On était bien.
Et je suis parti.
Ça pose une question de bon sens, quand-même.

 

Il fallait prendre du recul, décamper le plus loin possible, être un poète exilé, nomade, vivre dans des chambres d'hôtel. Il fallait. Si j'écrivais un jour des livres sur ma famille et mon enfance, comme tous ces écrivains qui passent à la télévision, on comprendrait aisément pourquoi c'était inéluctable, nécessaire, une simple question de temps. Et c'est bien, tout ça aussi a été vraiment bien pendant un certain temps. Puis on se sent dériver un peu trop loin, comme un satellite arraché à son orbite. À force de dériver et de dériver et de dériver, on se retrouve seul dans le noir, et on pressent que si on dérive encore un peu plus, on sera incapable de revenir. Et on sursaute. Et on prend peur. Dans l'espace, nul ne m'entend crier.

 

Un jour, on décide de vivre pour soi, de ne plus se préoccuper des autres. On m'a félicité pour mon courage et j'ai haussé les épaules. Je suis arrivé au point où, sans les autres, je n'avance plus. J'ai atteint les limites de cette expérience. J'ai besoin de faire de nouveau partie du monde, de faire partie de quelque chose.

 

Je pense à ces écrivains qui font une carrière en racontant la vie et la mort de leurs familles, et je veux raconter des histoires, parce que les histoires sont plus intéressantes, parce que les histoires sont plus intéressantes pour moi à fabriquer, à dérouler, à découvrir. Parce que raconter des histoires c'est avant tout me raconter des histoires à moi-même, des histoires que je ne connais pas encore.

 

Photo : Fabian Kirsch

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