LA VIERGE À L'ENFANT

2014

Texte élaboré en collaboration avec la photographe Séverine Rouy dans le cadre du projet Confluences (également publié sur l'ancien blog).

On la voyait depuis longtemps déambuler avec sa poussette. Parmi les innombrables formes qui hantaient les ruelles, c'était l'une des plus persistantes. À ce stade, toutefois, il devenait difficile de discerner les vivants des morts, les esprits sains des fous. Toute cette masse humaine se confondait en un agrégat malheureux, les premiers se sachant de toute façon voués à rejoindre tôt ou tard la communauté mêlée des seconds. Ce qui vit s'estompera, et la raison de même. Au début, il y avait un bébé dans la poussette, un vrai bébé tout de chair et de cris, qui réclamait souvent. Une caresse ou un biberon suffisait généralement à apaiser sa rage de débutant. La femme semblait capable de s'en occuper comme il convenait. Sa robe avait des allures de tapisserie russe et sa capuche n'en finissait pas d'enfler sous l'effet du vent, mais les chaussures trahissaient une coquetterie, le souci de conserver quelque dignité sur ces terres où la dignité était devenue le plus précieux des biens. En ces temps, il n'en fallait pas davantage pour faire une bonne mère.

 

Quotidiennement, la femme courait de-ci de-là, affairée, propulsant la poussette à vive allure d'une boutique à l'autre. Puis elle se fit moins présente, et la poussette moins présente encore. Sous la capuche, on parvenait parfois à deviner des traits fatigués, des joues marquées par des sillons de larmes, si nombreuses qu'elles avaient fini par creuser la chair. Ou peut-être était-ce la lumière, une supercherie que le ciel indifféremment blanc imposait aux yeux désensibilisés des passants. Elle finit par disparaître tout à fait, des mois durant. Comme toute chose qui s'efface, on finit par l'oublier. Ensuite, tout commença d'arriver, le flux s'inversa, ce qui n'avait pas lieu d'être devint omniprésent.

 

Elle réapparut comme un souffle, démunie de toute carnation et pourtant bien vivante. La poussette aussi réapparut, mais elle était vide et la femme courait au ralenti. Elle ne se rendait plus dans les boutiques, du moins nul ne la vit plus jamais pénétrer nulle part. Elle se contentait d'être là. Comme tous les autres. Et comme tous les autres, elle s'incrusta sournoisement dans le paysage. Lorsque l'on commença à comprendre, il était bien trop tard. Non pas que comprendre plus tôt eût changé quoi que ce soit. La femme parlait à la poussette comme on parle à un nouveau-né. La poussette crissait des roues pour toute réponse, et cela suffisait. Tout le monde parlait plus ou moins dans le vide, de toute manière, mais cet accessoire maternel lui donnait une forme de singularité, un petit quelque chose d'attendrissant qui fit qu'on lui prêta un tantinet plus d'attention qu'aux autres. Si d'aventure on se risquait à lui adresser la parole, toutefois, elle grognait comme un chiot craintif, montrait les dents puis s'en allait d'un pas outré.

 

Inéluctablement, le bébé finit par réapparaître, à son tour. Il avait bien dû s'écouler une année tout entière, depuis qu'on ne l'avait vu dans la poussette, mais il était tel qu'on se souvenait de lui, le même petit être vulnérable et criard, bébé à jamais. Lorsqu'il pleurait, pourtant, la mère ne lui offrait plus rien. On l'avait vue essayer au début, mais le nourrisson dédaignait désormais la tendresse et le lait. Ses cris finirent par s'incruster dans la chaussée, dans les murs craquelés, jusque dans le crâne des riverains. Et du matin au soir, la mère se bornait à pousser en fredonnant des comptines, résonance d'une époque où la chair savait encore réconforter la chair, lorsque tous les cœurs battaient encore.