Macron vs Pétain vs la guerre : nous sommes-nous trompés de polémique ?

11/11/2018

 

On fait le procès d'un président qui aurait, nous dit-on, réhabilité le maréchal Pétain ou presque. Ce n'est pas la première fois qu'Emmanuel Macron, au hasard d'une déclaration maladroite, nous tend le bâton pour se faire battre. Pourtant, il me semble que, comme souvent, on se trompe de polémique. Les mots les plus choquants du président, pour moi, ce sont ceux-ci : « Il est légitime que nous rendions hommage aux maréchaux qui ont conduit l'armée à la victoire, comme chaque année. (...) Mais je reconnais la part que nos maréchaux et notre armée ont jouée. Nous lui devons la victoire (...) la victoire d'une nation combattante. »

 

Un siècle après la débâcle, Emmanuel Macron célèbre la victoire de 1918 et en honore les artisans. Que sommes-nous censés célébrer, exactement ? Le million et demi de Français qui se sont sacrifiés ? Les deux millions d'Allemands qu'ils ont dézingués ? Le bilan de vingt millions de morts et vingt millions de blessés tous camps confondus ? L'humiliation et la pression économique infligées ensuite à l'Allemagne, qui ont mené tout droit à l'élection d'Adolf Hitler en 1933 ? Et tout ça pour quoi, exactement ?

 

Il est facile d'expliquer aux enfants ce qui a justifié notre entrée dans la Seconde Guerre Mondiale : la brutalité des forces de l'Axe, leurs rêves de conquête, le sort réservé aux opposants et aux peuples qu'ils jugeaient  « inférieurs »... Il est plus difficile, en revanche, d'expliquer en quelques phrases ce qui a déclenché le conflit de 14-18. J'ai beaucoup planché sur le sujet, pourtant, mais c'est vraiment chaud ! Perçue par certains comme inévitable, par d'autres comme planifiée, cette guerre nous semble aujourd'hui du moins inutile, sinon injustifiée.

 

Ce que chacun a à l'esprit, doit garder à l'esprit, c'est que c'était une boucherie sans précédent. Il faut lire Ceux de 14 et les nombreux autres récits de poilus pour mesurer ce que fut la vie au front : une expérience inhumaine, insupportable, d'une barbarie extrême. Une expérience inimaginable pour le Français contemporain. La vie dans les tranchées n'était guère plus confortable ou plus clémente, en réalité, que la vie dans les camps de concentration, la seule vraie différence étant qu'on avait une petite chance d'en sortir vivant à la fin. C'est important de lire ces témoignages parce qu'ils sont aussi frappants, peut-être davantage, que ces millions de morts et de blessés, des chiffres si vertigineux qu'ils perdent un peu de leur sens.

 

En 1919, Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès, fut acquitté des charges de meurtre avec préméditation. Selon une logique implacable, il fut décidé que le meurtre de Jaurès avait permis à la guerre d'avoir lieu, et que nous n'avions pu gagner la guerre que parce qu'elle avait eu lieu. Louise Jaurès, veuve de la victime, fut condamnée à payer les frais du procès. On imagine son effroi.

 

Ce verdict semble aujourd'hui une indignité digne des pires dictatures bananières, au même titre que la mort d'un millier de Français « fusillés pour l'exemple », ces martyrs que l’État se refuse pourtant encore à réhabiliter. Les dirigeants des grandes puissances de 1914, du point de vue de 2018, mériteraient sans doute d'être jugés pour crime contre l'humanité. Et surtout, on peinerait aujourd'hui à trouver, en France, un homme acceptant d'être arraché à sa famille, envoyé au front dans des conditions comparables à celles de 1914. Une mobilisation générale, en 2018, se solderait probablement par une révolution.

 

Je suis d'une génération qui a grandi dans l'idée que la guerre est une chose dégueulasse et que cette guerre-ci, en particulier, était une guerre aussi injuste qu'ignoble. Je suis capable de faire preuve de recul historique et d'accepter l'idée que le conflit de 14-18 était, en 14-18, une chose moins inacceptable qu'aujourd'hui. Le contexte géopolitique était incomparable. Le contexte psychologique aussi. Le monde était plus violent. Les gens se soumettaient plus volontiers à l'autorité. La vie était plus dure. Le confort dont nous jouissons aujourd'hui était quasi inexistant et c'est sans doute ce qui explique que des hommes aient pu tenir quatre ans dans cette débauche de froid, de pluie, de boue, de puces, de poux, de faim et d'ultra-violence. Pourtant, les témoignages de l'époque nous montrent que, même à l'époque, ce conflit était déjà vécu comme quelque chose d'inhumain. Déjà, à l'époque, ces hommes se demandaient ce qu'ils faisaient là, pourquoi ils se battaient. Déjà, à l'époque, ils en revenaient horrifiés.

 

Je suis d'une génération qui a grandi dans l'idée que la guerre est une chose dégueulasse et j'en suis fier. Je voudrais que les générations suivantes, elles aussi, grandissent avec cette idée. On nous parle aujourd'hui d'un retour du nationalisme et du populisme, de peuples qui se referment sur eux-mêmes. On nous dit, de façon un peu dramatique parce que ça n'est pas tout à fait vrai, que le contexte actuel est comparable à celui de 1914 ou de 1939. Pourtant, M. Macron est le premier à venir nous expliquer que cela n'est pas bien, qu'il faut plus de dialogue, plus de coopération internationale, plus d'Europe et, in fine, plus de paix. Je suis d'accord avec lui là-dessus.

 

Et c'est parce que je suis d'accord avec lui là-dessus que je ne comprends pas que M. Macron célèbre, aujourd'hui, la victoire de la France en 1918. La seule chose qu'il convient de célébrer, chaque 11 novembre, c'est la fin d'une boucherie innommable, d'un massacre à grande échelle, d'une des pages les plus tragiques de notre histoire et de l'histoire du monde. Et s'il faut rendre hommage aux combattants et aux victimes de cette guerre, et il le faut évidemment, on le fera en admettant qu'ils ont souffert et qu'ils sont morts pour rien, et que nous en avons tiré des leçons. La meilleure façon de leur rendre hommage, c'est d'affirmer que nous ne permettrons plus qu'une telle chose se produise.

 

Alors je suis bien conscient que cette histoire de Pétain était malvenue, et je comprends que ça énerve. Mais dans la mesure où M. Macron ne cautionne pas le Pétain de Vichy, ça ne me semble pas si grave. Ce qui me semble très grave, en revanche, c'est que le président de la République célèbre notre victoire en 1918, et cautionne ainsi les quatre ans d'abominations qui ont mené à cette victoire, tout autant que ses conséquences malheureuses.

 

Ce que M. Macron a réhabilité cette semaine, ce n'est pas le maréchal Pétain, c'est la guerre.

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