Quarante-deux secondes, et l'éternité en prime

02/08/2018

Peut-être avez-vous déjà vu cette vidéo :

 

 

Si l'on en croit les différents compteurs de l'INA sur leur site, Facebook et YouTube, des centaines de milliers de gens l'ont vue. Et bien sûr, tout le monde s'en est payé une bonne tranche ! Il faut admettre qu'il est difficile de garder son sérieux : les joues grassouillettes, les dents tordues, l'accent Manif pour tous, les énormités sur la plèbe qu'il eût mieux valu ne pas éduquer, tout ça en noir et blanc, comme tiré du fin fond d'un âge obscur... Il n'y a qu'un pas entre l'amusement et la méchanceté : il suffit de jeter un œil aux commentaires. La plèbe de l'an 2010, qui a grandi avec le Livre de Poche, prend sa revanche sur l'arrogant petit bourgeois d'antan. #balancetonélitiste

 

Bon. J'ai fait pareil, j'avoue. Enfin, je n'ai pas commenté mais j'ai rigolé comme tout le monde. Puis d'un coup, je me suis demandé : il est devenu quoi, ce garçon ? Où se trouve-t-il aujourd'hui, ce vieux monsieur anonyme devenu d'un coup, cinquante ans après les faits, la risée de toute la France ? Est-ce qu'il sait ? Je pensais devoir me livrer à un travail d'investigation de longue haleine mais en fait, il ne me fallut pas cinq minutes pour apprendre qu'il s'agit d'un certain Jean-Pierre Enard, au CV un peu atypique (étudiant en médecine → rédacteur au Journal de Mickey → chercheur de gadgets chez Pif (!) → directeur de la Bibliothèque Rose → chroniqueur littéraire chez VSD → écrivain publié → mort). On le retrouve même plus tard sur quelques plateaux télé : en train de défendre la comtesse de Ségur contre la bien-pensance en 1973 (certains débats remontent à plus loin qu'on ne croit !), puis à trois reprises chez Pivot, entre 1978 et 1981, où il vient parler de ses romans et nous explique le contraire de ce qu'il disait quinze ans plus tôt, comme quoi il a découvert et aimé Sartre grâce au Livre de Poche. Un mec sympa, finalement. Un peu bonhomme, un peu taquin, un peu timide mais un vrai galérien du livre, prêt aux jobs les plus improbables, prêt à se jeter dans l’arène pour ses idées. Et puis il est mort, à quarante-quatre ans seulement. Impossible de savoir ce qui lui est arrivé. J'ai cherché, pourtant. De quoi mourrait-on, en 1987 ?

 

Voilà. Je pensais traquer un médecin à la retraite, un inconnu terré dans une ville de province quelconque... Mais non : c'était juste son premier passage à la télé. Et puis j'ai réalisé un truc : si ça se trouve, je l'ai connu toute ma vie, Jean-Pierre Enard. Probablement, il aura édité quelques-uns de ces dizaines de Bibliothèque Rose que j'ai dévorés gamin. Sinon, qui sait si sa plume ne se cachait pas derrière les éditos de « l'Onc' Léon », qui ouvraient chaque numéro du Journal de Mickey auquel j'ai été abonné pendant des années, dont je traquais même, petit, les anciens numéros ? S'il n'était pas Onc' Léon, il avait certainement rédigé certains de ces articles éducatifs qui ornementaient les BD. Je n'avais jamais entendu parler de JPE l'écrivain, mais il est à peu près certain que j'avais grandi avec JPE l'éditeur/rédacteur. L'étudiant grassouillet était, en fait, un artisan de mon enfance. Décidément, il me plaisait de plus en plus, ce Jean-Pierre Enard !

 

Ensuite, j'ai cherché voir ce qui restait de JPE l'écrivain. Au bout du compte, plusieurs de ses livres sont toujours édités, trente ans après sa mort. C'est pas si mal, je vous assure ! Et puis, en fouinant un peu, on trouve un nombre assez décent d'articles, qui tous s'accordent à faire l'éloge d'un auteur irrévérencieux, audacieux, pertinent. JPE n'a peut-être pas marqué son époque, mais il a marqué l'esprit de ceux qui l'ont lu. Tout ce que j'ai trouvé à propos de ses livres m'a donné envie de les lire.

 

Finalement, je le trouve touchant, ce JPE. Déjà, on a plein de trucs en commun : l'éducation bourgeoise, Mickey, la Bibliothèque Rose, l'écriture, le parcours improbable... Et puis, j'aurai bientôt l'âge qu'il avait quand il a tiré sa révérence... Du coup, je nous trouve bien méchants, nous autres les vivants. C'est assez injuste finalement, ce qui lui arrive, à JPE ! Parce que la très, très grande majorité des gens ne se souviendra que d'un étudiant grassouillet qui dit de la merde à la télé. Pour chaque personne qui se souviendra de l'écrivain, du directeur de collection, du journaliste voire, soyons fous, de l'homme, il y en aura cent-mille pour qui JPE ne sera jamais rien d'autre qu'un étudiant grassouillet qui dit de la merde à la télé...

 

Et c'est là que je me dis que l'INA lui a joué un sacré mauvais tout, à JPE. Et qu'à travers l'INA, c'est internet qui est en train de jouer un mauvais tour à toute une génération d'innocents, qui ne se savaient pas voués à la postérité. Ils sont des milliers, comme ça, ces gens ordinaires qui ont parlé à la télé une fois, par hasard ou presque, avant le tournant du siècle, sans se douter de rien. Allez voir sur YouTube, sur la chaîne de l'INA et de ses équivalents internationaux. Des milliers de visages anonymes et pourtant immortels, qui nous parlent de choses d'une autre époque et qui, bien souvent, prêtent à sourire. Que penser de ces enfants dépressifs, qui dystopient à bloc sur l'an 2000 en 1970 ? Que penser de ce monsieur qui nous explique, en 1964, que la téci est propice à l'épanouissement des citadins ? (À ce sujet, la série sur les HLM est fascinante : en l'espace de trente ans, on passe de l'utopie à la jungle urbaine à la démolition, ça vaut le coup de prendre une demi-heure pour mesurer l'ampleur du désastre !)

 

Vous me direz qu'ils ont accepté de parler devant une caméra, qu'ils l'ont bien cherché. Oui, mais non ! Il faut se remettre dans la peau de notre JPE, en 1964. OK, il est passé à la télé, peut-être même en prime time. OK, il est probable que tous ses copains, sa famille, ses professeurs l'ont vu ce soir-là. Une partie du moins, car en ces temps, moins de 40 % des Français possèdent un poste de télévision. Mais bon, voilà : JPE aura fait le buzz parmi ses proches, pendant une semaine ou deux. Les mois suivants, on lui aura peut-être ressorti l'épisode çà et là : « Ha ! Qu'est-ce qu'on a pu rigoler quand t'as raconté tes conneries sur la Une ! ». Et puis, tout le monde a oublié. Ces images ne seraient jamais rediffusées, personne ne les reverrait jamais. Personne. Jamais.

 

Des tas d'internautes se sont moqués des contradictions flagrantes entre ce que dit JPE en 1964 et ce qu'il dit, en 1978, dans Apostrophe. Mais en 78, soyez certains qu'il ne s'est pas trouvé un seul téléspectateur, pas un, pour reconnaître le jeune homme grassouillet de 1964, ni même pour se souvenir qu'un tel jeune homme se soit jamais exprimé à la télé. Avant internet, vous pouviez bien dire toutes les conneries que vous vouliez à la télé, sauf à vous appeler Gainsbourg ou Le Pen, personne ne s'en souviendrait jamais.

 

Et c'est toute la différence entre un JPE et un Alain Finkielkraut. Au printemps dernier, dans L'émission politique, Finkielkraut pleurnichait que des millions de Français avaient vu son fameux Taisez-vous !, et que la grande majorité du public ne le connaissait plus que pour ça (ce qui est évidemment ridicule parce que, qu'on aime ou qu'on n'aime pas Finkielkraut, Taisez-vous ! était une anecdote insignifiante au regard de sa vie et de son œuvre). La différence, toutefois, entre Fink et JPE, c'est que Fink, quand il se met à hurler sur le plateau de Taddeï en 2013, il le sait que les images seront disponibles en replay, uploadées sur la chaîne YouTube de l'émission, enregistrées par les uns et les autres. Il le sait, quand il hurle « Taisez-vous ! », que tout ce qui se passe sur ce plateau, pour peu que ça sorte de l'ordinaire, est susceptible de devenir viral et d'être vu par des millions de gens. Il le sait, et il y va quand même.

 

Jean-Pierre Enard, lui, ne savait pas. Alors peut-être que s'il était encore parmi nous, vénérable septuagénaire, peut-être que tout ça l'amuserait beaucoup. Ça lui ferait au moins de la pub pour ses livres et ça, pour un écrivain, c'est toujours bienvenu. Mais peut-être aussi que ça le ferait chier, que des centaines de milliers d'inconnus se foutent de sa gueule, tournent son physique en ridicule, voire le traînent dans la boue à coups de commentaires haineux, tout ça pour une connerie (probablement une boutade, en plus !) balancée sans réfléchir par un gosse de vingt ans il y a un demi-siècle.

 

Quarante-deux secondes d'interview, et l'éternité en prime.

 

Alors voilà. On n'y peut rien, c'est comme ça : on ne va pas fermer internet. Tous ces gens sont là, exhibés, livrés à notre curiosité, à nos jugements. Personne ne les avait prévenus, ils n'avaient aucun moyen de savoir que ça leur arriverait. Amen. Mais la prochaine fois que j'aurai envie de les tourner en dérision ou de les condamner pour leurs propos, j'y réfléchirai à deux fois. Leur seul péché, c'est d'être nés trop tôt.

Please reload

Please reload

Please reload